Aller-Retour un peu fou : la vie mystérieuse des anguilles d’Afrique

En Afrique sub-saharienne, les anguilles dites « tropicales » sont des espèces écologiquement importantes qui sont malheureusement très peu connues, très peu protégées (ou même carrément pas du tout) et potentiellement en danger. On les retrouve dans l’Océan Indien depuis le Kenya jusque Cape Town en Afrique du Sud; mais certaines d’entres elles ne sont pas restreintes à l’Afrique et vont même jusqu’à se retrouver dans les Îles Galapagos !

Pour mon doctorat, je m’intéresse à ces créatures secrètes et mystérieuses.

Et pourquoi donc ?!?

On me demande souvent pourquoi je me suis retrouvée en Afrique du Sud à étudier des anguilles – c’est vrai que en l’écrivant, ça sonne un peu drôle ! Surtout qu’en Europe, les anguilles ont une valeur économique importante et font l’objet d’un trafic illégal intense vers l’Asie. La recherche en Europe est en plus bien développée pour l’Anguille européenne puisqu’elle est économique et culturellement importante. Du coup, c’est vrai que ça a l’air un peu con de bouger à l’autre bout du monde pour les étudier. Il faut bien l’avouer j’ai un goût (peut être un peu fou) pour l’aventure. Mais, ce n’est pas tout…

Il y a 19 espèces (et sous espèces) d’Anguilles d’eau douce à travers le monde : 4 d’entres elles peuvent être trouvées en Afrique du Sud et sur la côte Est Africaine et les îles associées telles que les Comorres, Mayotte, La Réunion, Madagascar ou Maurice.  Cela veut dire que cette partie du monde détient 25% de la biodiversité globale en terme d’Anguille ! Et même plus car l’Anguille Européenne peut également être trouvée sur la côté méditerranéenne de l’Afrique !

Mais, attendez, ce n’est pas tout.

Toutes les espèces d’Anguilles ont un cycle de vie tout à fait unique puisqu’elles sont des espèces migratrices au long cours ! Et voilà, c’est là d’où vient ma fascination car j’ai toujours été très intéressée par l’écologie spatiale et comment l’environnement influence les comportements, et vice versa.

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Les 4 espèces présentes en Afrique du Sud. Pour l’oeil non entraîné, elles se ressemblent très fortement. L’identification de l’espèce est basée sur la coloration de la peau (uni ou marbrée) et sur l’insertion de la nageoire dorsale. En haute, l’Anguille marbrée géante, Anguilla marmorata. En bas, (gauche) l’Anguille marbrée Africaine, A. bengalensis labiata; (milieu) 

Et donc, t’as dit un cycle de vie unique ? 

Les anguilles d’eau douces (Anguilla spp.) sont des poissons migrateurs dits catadromes, ce qui veut dire qu’elles naissent en mer mais passent la plus grande partie de leur vie en eau douce. Plusieurs grands voyages les attends au cours de leur vie : le premier les amène depuis la mer jusque les systèmes d’eau douce, le second (et peut-être facultatif) les poussent à migrer vers l’amont des rivières, et le dernier les ramène vers leur lieu de naissance pour se reproduire et mourir. Un aller retour d’au moins 10000km pour une anguille Sud-Africaine !

Ces poissons difficiles ne se reproduisent pas n’importe où en mer. La localisation exacte de leur zone de reproduction est toujours sujet à débats. Cependant, les experts s’accordent à dire qu’il s’agirait de quelque part dans le coin du Plateau des Mascareignes, un plateau océanique à l’est de Madagascar de 2000km de long entre les Seychelles et la Réunion. Pourquoi la précisément ? D’abord, de très jeunes anguilles y ont été collectées et la modélisation des courants marins le confirme. Les anguilles ont des besoins précis en termes de salinité, température  et profondeur.

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Les étapes de vie. Du haut vers le bas : civelles transparents (source Bournemouth Global Environmental Solutions) quand elles arrivent sur les côtes; civelles pigmentées quand elles migrent en eau douce, , anguille jaune en eau douce, une anguille argentée en route vers sa migration finale. 

 
Migrer c’est risqué 

De la mer à la source et vice versa, les anguilles migratrices sont confrontées à de nombreux dangers. En mer, c’est surtout une histoire de prédation et de pêche. Le risque un peu plus vicieux, c’est celui des changements globaux et leurs effets sur, entre autres, les courants océaniques. Mais, le danger grandit encore plus quand elles arrivent enfin sur les côtes : les activités humaines ont grandement détérioré leur habitat. Le problème principal sont les obstacles qu’ils soient mineurs ou majeurs. Malheureusement pour les anguilles (et pour tout le reste !), la plupart des pays africains où elles vivent sont pauvres en eau et les structures de gestion de l’eau (pas toujours fonctionnelles, en plus) sont nombreuses et ne vont pas cesser d’être construites de sitôt; surtout dans les conditions d’incertitude environnementales et climatiques que nous vivons. En plus, c’est encore plus compliqué pour nos anguilles puisque la majorité de ces obstacles ne sont pas équipés d’échelle à poissons, ni vers l’amont, ni vers l’aval.

Pour vous donner un exemple, nous pensons que leur distribution à diminué dans le KwaZulu-Natal (et probablement dans le reste de leur distribution). Les jeunes civelles ont des capacités de franchissement totalement incroyables. Autrefois, les anguilles étaient présentes au delà de la fameuse Chute d’Howick, haute d’environ 95 m. Le problème maintenant c’est que de plus de plus d’obstacles sont construits sur le route : au moment où elles arrivent finalement à Howick, elles ont trop grandi et grossi et leur compétence d’escalade sont quasi nulles.

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La chute d’Howick

Des valeurs culturelles et spirituelles ?

Tiens, en parlant des chutes d’Howick, il y a une légende locale que j’aime beaucoup : l’inkanyamba ! L’inkanyamba, c’est une créature mythique dans les cultures zouloues et xhosa, un monstre des rivières ! C’est une légende qui a produit peur et émerveillement pour de nombreuses générations. La croyance veut que ces monstres – probalement inspirés par les grosses anguilles locales – vivent au pied de hautes chutes d’eau. Les Inkanyamba sont migratrices et peuvent voyager hors de l’eau. Elles peuvent aussi contrôler la météo et sont associées aux tempêtes saisonnière et aux sécheresses. Elles sont craintes car la croyance populaire dit que si l’inkanyamba est dérangée, grand malheur s’abattra !

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Une légende smilaire autour du fleuve Zambèze. La légende du dieu de la rivière, Nyami Nyami, qui a un rôle important pour le peuple Tonga. Nyami Nyami est généralement décrit comme un serpent, mais, sérieusement, moi je vous dit que c’est une anguille ! Il est décrit comme ayant un corps de serpent avec une tête de poisson, c’est un dieu bien-faiteur, qui contrôle la vie dans et autour de la rivière. Il devenu plutôt célèbre lors de la construction du Barrage Kariba dans les années 50. Pendant la construction, lui et son épouse ont été malheureusement séparé, tous comme de nombreux locaux qui ont été déplacés contré leur gré. Les années suivantes, de grosses inondations ont stoppé les travaux. Les locaux pensent qu’il s’agissait là de la volonté de Nyami Nyami, soit par colère d’avoir été séparé de son épouse, soit parce qu’il a été invoqué par les Tonga. Selon les anciens, le barrage tient toujours debout grâce à leur intervention au près de Nyami Nyami… Mais toujours aujourd’hui, Nyami Nyami cherche à être réuni avec sa femme !

PArtout dans leur zone de distribution, nombreuses légendes existent. Elles racontent les histoires de dieux terribles ou bienfaiteurs. Récemment, j’ai commencé à m’intéresser à ces histoires car les aspects culturels et spirituels ne sont pas à prendre à la légère quand on parle de conservation de la nature. Par exemple, en Nouvelle Zélande, les anguilles sont respectées et considérées presque sacrées (on les appelle Tuna là-bas). Tandis qu’ici, en Afrique du Sud, les belles légendes du passé semblent tomber dans l’oubli et laissent place à l’indifférence.

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Statue de Nyami Nyami à Kariba (Dave Cross CC BY-NC-SA 2.0)

Au final, il y a encore beaucoup de choses que l’on ne sait pas sur ces créatures mystérieuses. Mais je ne vais pas vous le cacher, je m’amuse quand même beaucoup à percer ces mystères !

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2 réflexions sur “Aller-Retour un peu fou : la vie mystérieuse des anguilles d’Afrique

  1. Lors de mon BTS GPN, j’ai appris cette grande migration des anguilles, chose que j’ignorai ! J’étais sur le cul ! J’ai trouvé ça fascinant. Tu n’es donc pas la seule, même si je n’ai pas approfondi l’info comme tu le fais… et je pense que nous ne sommes pas seuls dans ce cas ! 🙂

    Et Joyeux Noël ! 😀

    Aimé par 1 personne

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